I] Historique de la chanson

1) Une histoire de lieux

La chanson telle que tu l'as apprise n'était pas forcément celle que l'on pouvait entendre dans les tranchées. En fait, seule la mélodie était identique partout (car il s'agit d'un timbre, procédé sur lequel nous reviendrons plus tard). Le texte, lui, changeait en fonction du lieu où la chanson était chantée.

On trouve sa première trace suite à la bataille de Notre-Dame de Lorette. Cette bataille a lieu en Artois (dans le Nord de la France). Elle dure un an an (d'octobre 1914 à octobre 1915) et fait 100 000 morts des deux côtés. Le chant s'intitule la Chanson de Lorette.

Elle se transmet oralement et se diffuse sur tout le front. Les poilus changent le texte au gré de leur position sur le front. Le "plateau" se situe ainsi tour à tour en Artois, donc, mais aussi en Champagne ou encore à Verdun (Lorraine).
Verdun est une bataille devenue fameuse car elle symbolise l'absurdité de le première guerre mondiale :

Paroles de la version chantée à Verdun

Quand on est au créneau,[ouverture dans le parapet de la tranchée]
ce n'est pas un fricot, [un passe-droit]
d'être à quatre mètres des Pruscaux. [les Prussiens]
En ce moment la pluie fait rage,
si l'on se montre c'est un carnage.
Tous nos officiers sont dans leurs abris en train de faire des chichis.
Et ils s'en foutent pas mal si en avant d'eux
il y a de pauvres malheureux,
tous ces messieurs là encaissent le pognon et nous pauvres troufions [fantassins]
nous n'avons que cinq ronds.

Refrain
Adieu la vie, adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est pas fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Verdun, au fort de Vaux
Qu'on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés,
Nous étions sacrifiés.

Il y a un élément important de ce texte qui disparaîtra ensuite de la chanson de Craonne, c'est la critique des officiers. Ceux-ci sont décrits comme étant à l'abri des intempéries. Ils font des chichis alors que les poilus mettent leur vie en avant. La solde (salaire du soldat) n'est pas non plus la même...

2) Craonne ?

Craonne est un petit village situé à une trentaine de kilomètres de Reims. Le village actuel a été reconstruit près de l'ancien détruit par la bataille du chemin des dames. Le nom Craonne se prononce "crane" localement.


Sur cette carte on aperçoit le village de Craonne, situé en plein sur la ligne de front séparant les français des allemands.

Craonne est directement lié à ce qu'on a appelé l'offensive Nivelle, du nom du général Nivelle qui l'avait préparée. On l'appelle également la bataille du Chemin des Dames. Tu peux lire l'article détaillé présent sur wikipedia. La bataille a duré un peu plus de six mois et a fait un total de 187 000 victimes côté français (morts ou blessés) et 163 000 côté allemand (morts ou blessés). Le chemin des Dames est un plateau calcaire, c'est pourquoi le texte de la chanson de Craonne dit "c'est à Craonne, sur le plateau, qu'on doit laisser sa peau".

Pour bien comprendre l'ampleur des dégâts, il ne faut pas hésiter à utiliser les mathématiques : on obtient sur la durée de la bataille 1,3 victime par minute...

Tu peux également écouter ces deux émissions de radio qui traitent de la chanson de Craonne et de la bataille du Chemin des dames. N'hésite pas à prendre des notes qui te serviront pour ton oral.

Emission de France Inter intitulée Là-bas si j'y suis, malheureusement disparue de l'antenne.

Rendez-vous avec x, émission diffusée sur France Inter le 8 novembre 2008.

3) Première trace écrite

Curieusement, c'est grâce aux allemands que nous avons la première trace écrite de la chanson. En effet, ceux-ci distribuaient un journal nommé La gazette des Ardennes quatre fois par semaine en territoire occupé. Les français vivant dans ces territoires pouvaient y lire de la propagande promettant une victoire allemande, et, plus important, ils pouvaient prendre connaissance des listes de décès... En publiant le texte de la chanson retrouvé dans les poches d'un prisonnier français, les allemands voulaient surtout prouver la résignation des poilus.
Voici le texte tel qu'il a été publié dans la gazette des Ardennes. On ne l'appelle pas encore la chanson de Craonne, mais simplement Une chanson de soldat.


On constate à la lecture du texte qu'il y a un couplet de plus que dans la chanson restée aujourd'hui. Il s'agit d'ailleurs du seul couplet mentionnant "les boches".

Ce n'est qu'après la guerre que le texte va se figer, grâce à la publication de la chanson par l'écrivain Raymond Lefebvre en 1919.