Au suivant ! Jacques Brel (1963)

I] Biographie

Jacques Brel nait en 1929 à Bruxelles (Belgique). Issu d'une famille catholique, il a une éducation religieuse très stricte (collège catholique et scoutisme). Très vite, il est passionné par la littérature : il n'aime pas l'école mais lit énormément et écrit des pièces de théâtre qu'il interprète avec ses camarades scouts.

À 22 ans, il s'oriente peu à peu vers la chanson en chantant dans les cabarets bruxellois. Ses parents ne souhaitent pas qu'il continue cette carrière qu'ils estiment trop dangereuse. Brel enregistre une maquette qu'il envoie dans des maisons de disque parisiennes. C'est le producteur parisien Jacques Canetti qui est séduit et lui propose de venir chanter dans son cabaret "Les trois baudets".

Après des titres comme Quand on n'a que l'amour, Ne me quitte pas , Amsterdam, La valse à mille temps, sa carrière décolle. Le chanteur allie des textes magnifiques à des arrangements superbes, et impressionne sur scène.

En 1967, âgé de 38 ans, il fait ses adieux à la scène pour se lancer dans le cinéma, comme réalisateur et acteur. Ce virage ne l'éloigne pourtant pas de la chanson, puisqu'il continue de faire des sessions de studio. Deux albums en sortiront : Jacques Brel 1967 (1967) et J'arrive (1968). Il compose et crée une comédie musicale L'homme de la mancha qui s'inspire de Don Quichotte.

Atteint d'un cancer du poumon, il décide de se retirer dans l'archipel des Marquises (en Polynésie française, dans l'Océan Pacifique). Il enregistre un dernier album, intitulé Les marquises (1977) puis rentre à Paris pour mourir. Il s'éteint le 9 octobre 1978 à l'âge de 49 ans. Il repose aux Marquises.

II] Le grand Jacques

Le grand Jacques (surnom donné du fait de sa grande taille) est un des génies de la chanson française. Sa carrière fulgurante nous a laissé l'image d'un poète, d'un chanteur et d'un acteur scénique hors du commun. Il avait l'art de décrire une situation en peu de mots, et aimait plonger un personnage au cœur d'une situation. Il a traité les grands thèmes universels. J'ai choisi quelques chansons parmi les nombreux chefs d'œuvre qu'il a composés.

L'amour

La chanson Ne me quitte pas a été composée en 1959. Jacques Brel dira que ce n'est pas une chanson d'amour, mais un hymne à la lâcheté des hommes. À vous de juger !





Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà,
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants là
Qui ont vu deux fois
Leur cœur s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

On a vu souvent
Rejaillir le feu
de l´ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril,
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
À te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
mais, Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

L'amitié

La chanson Jef date de 1966. Le narrateur cherche à bouger son copain qui ne décolle pas du trottoir. Les deux compères sont devenus vieux et sont alcooliques, mais dans les refrains, on a envie de les suivre. L'arrangement est sublime : des glissandi de violon sur les couplets et une musette (valse populaire française) pour les refrains.





Non Jef t'es pas tout seul
Mais arrête de pleurer
Comme ça devant tout le monde
Parce qu'une demi-vieille
Parce qu'une fausse blonde
T'a relaissé tomber
Non Jef t'es pas tout seul
Mais tu sais que tu me fais honte
A sangloter comme ça
Bêtement devant tout le monde
Parce qu'une trois quarts putain
T'a claqué dans les mains
Non Jef t'es pas tout seul
Mais tu fais honte à voir
Les gens se paient notre tête
Foutons le camp de ce trottoir
Allez viens Jef viens viens

Refrain
Viens il me reste trois sous
On va aller se les boire
Chez la mère Françoise
Viens il me reste trois sous
Et si c'est pas assez
Ben il me restera l'ardoise
Puis on ira manger
Des moules et puis des frites
Des frites et puis des moules
Et du vin de Moselle
Et si t'es encore triste
On ira voir les filles
Chez la madame Andrée
Parait qu'y en a de nouvelles
On rechantera comme avant
On sera bien tous les deux
Comme quand on était jeunes
Comme quand c'était le temps
Que j'avais de l'argent

Non Jef t'es pas tout seul
Mais arrête tes grimaces
Soulève tes cent kilos
Fais bouger ta carcasse
Je sais que t'as le cœur gros
Mais il faut le soulever
Non Jef t'es pas tout seul
Mais arrête de sangloter
Arrête de te répandre
Arrête de répéter
Que t'es bon à te foutre à l'eau
Que t'es bon à te pendre
Non Jef t'es pas tout seul
Mais c'est plus un trottoir
ça devient un cinéma
Où les gens viennent te voir
Allez viens Jef viens viens

Refrain

Viens il me reste ma guitare
Je l'allumerai pour toi
Et on sera espagnols
Comme quand on était mômes
Même que j'aimais pas ça
T'imiteras le rossignol
Puis on se trouvera un banc
On parlera de l'Amérique
Où c'est qu'on va aller
Quand on aura du fric
Et si t'es encore triste
Ou rien que si t'en as l'air
Je te raconterai comment
Tu deviendras Rockfeller
On sera bien tous les deux
On rechantera comme avant
Comme quand on était beaux
Comme quand c'était le temps
D'avant qu'on soit poivrots

Allez viens Jef viens viens
Oui oui Jef oui viens

Le voyage

Nous n'avons qu'un enregistrement en concert pour cette chanson. L'interprétation est incroyable : Brel vit le texte et va crescendo jusqu'au bout de la chanson. Les paroles mêlent poésie de haut-vol et le langage des marins.




Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent
Au large d'Amsterdam
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui meurent
Pleins de bière et de drames
Aux premières lueurs
Mais dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui naissent
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes

Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants
Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune
A décroisser la lune
A bouffer des haubans
Et ça sent la morue
Jusque dans le cœur des frites
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus
Puis se lèvent en riant
Dans un bruit de tempête
Referment leur braguette
Et sortent en rotant

Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes
Et ils tournent et ils dansent
Comme des soleils crachés
Dans le son déchiré
D'un accordéon rance
Ils se tordent le cou
Pour mieux s'entendre rire
Jusqu'à ce que tout à coup
L'accordéon expire
Alors le geste grave
Alors le regard fier
Ils ramènent leur batave
Jusqu'en pleine lumière

Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore
Ils boivent à la santé
Des putains d'Amsterdam
De Hambourg ou d'ailleurs
Enfin ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
Et quand ils ont bien bu
Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles
Dans le port d'Amsterdam
Dans le port d'Amsterdam

La religion

La chanson Les bigotes est parue en 1963. Le terme bigote décrit une femme extrêmement religieuse dont la foi est excessive. Le texte est un régal de méchanceté et d'ironie. La musique fait entendre un bourdon (note tenue tout au long du chant).





Elles vieillissent à petits pas
De petits chiens en petits chats
Les bigotes
Elles vieillissent d'autant plus vite
Qu'elles confondent l'amour et l'eau bénite
Comme toutes les bigotes

Si j'étais diable en les voyant parfois
Je crois que je me ferais châtrer
Si j'étais Dieu en les voyant prier
Je crois que je perdrais la foi
Par les bigotes

Elles processionnent à petits pas
De bénitier en bénitier
Les bigotes
Et patati et patata
Mes oreilles commencent à siffler
Les bigotes

Vêtues de noir comme Monsieur le Curé
Qui est trop bon avec les créatures
Elles s'embigotent les yeux baissés
Comme si Dieu dormait sous leurs chaussures
De bigotes

Le samedi soir après le turbin
On voit l'ouvrier parisien
Mais pas de bigotes
Car c'est au fond de leur maison
Qu'elles se préservent des garçons
Les bigotes

Qui préfèrent se ratatiner
De vêpres en vêpres de messe en messe
Toutes fières d'avoir pu conserver
Le diamant qui dort entre leurs f...s
De bigotes

Puis elles meurent à petits pas
A petit feu en petit tas
Les bigotes
Qui cimetièrent à petits pas
Au petit jour d'un petit froid
De bigotes

Et dans le ciel qui n'existe pas
Les anges font vite un paradis pour elles
Une auréole et deux bouts d'ailes
Et elles s'envolent... à petits pas
De bigotes

La vieillesse

La chanson Les vieux date de 1963. Elle décrit le quotidien des personnes âgées. Brel n'avait pas peur de la mort, mais craignait terriblement la vieillesse.




Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœœur pour deux
Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d'antan
Que l'on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d'avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d'hier
Et d'avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends

Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s'ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C'est pour suivre au soleil l'enterrement d'un plus vieux, l'enterrement d'une plus laide
Et le temps d'un sanglot, oublier toute une heure la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

Les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n'importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t'attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend



Son engagement n'était pas politique : Brel était avant tout un humaniste, pour qui l'humanité était la chose la plus importante au monde (plus que l'amour encore). Lors des ses derniers mois polynésiens, il transportait gratuitement les habitants d'une île à l'autre dans son avion qu'il pilotait lui-même. C'était surtout un homme libre qui ne s'est jamais laissé enfermer. Que ce soit jeune homme, quand ses parents lui réservaient un emploi dans leur usine de cartons, ou à la fin de sa vie quand il a décidé de partir au bout du monde avec son bateau alors qu'il se savait condamné.

III] Au suivant !

La chanson parait en 1963 dans l'album Les Bonbons.
Le narrateur décrit son expérience au sein de l'armée et la visite d'un BMC (Bordel Militaire de Campagne). Le BMC permettait aux militaires français de rencontrer des prostituées. Tout était organisé par l'armée, et les bâtiments étaient souvent mobiles pour suivre les troupes. Après la seconde guerre mondiale, les BMC ont essaimé en Indochine puis en Algérie. Le dernier a fermé ses portes en 1995 en Guyane.
Cette chanson n'est pas autobiographique : Jacques Brel n'a pas fait l'armée. Le chanteur se met donc dans la peau d'un jeune soldat vivant cette expérience.

1) Le texte

Le texte est en alexandrin. Au milieu du flot de mots, le rythme est interrompu par la répétition "Au suivant ! Au suivant !". On comprend dans la seconde strophe que c'est la voix d'un adjudant donnant ses ordres aux soldats. Nous sommes donc en présence de deux personnages principaux : un adjudant qui répète mécaniquement son ordre et le jeune soldat qui décrit ce qu'il voit et ce qu'il pense.
Ce jeune soldat est sensible, ce qui rend sa situation encore plus dure à vivre. tout nu dans ma serviette, j'avais le rouge au front (la honte), j'aurais bien aimé un peu plus de tendresse. On apprend également qu'il n'a jamais fait l'amour : je me déniaisais signifie je me dépucelais.
Au contraire, l'adjudant est implacable. Son ordre revient de manière automatique (tous les deux vers). Le narrateur en a un souvenir olfactif très puissant(cette voix qui sentait l'ail et le mauvais alcool). Enfin cet adjudant a l'autorité absolue puisqu'il représente l'armée (c'est la voix des bations et c'est la voix du sang).
Sur le moment, la situation n'est pas évidente pour le narrateur, mais elle n'est pas non plus dramatique : ce ne fut pas Waterloo (défait tragique de Napoléon) mais ce ne fut pas Arcole (victoire héroïque du même Napoléon).
Les conséquences de cette aventure sur la vie du narrateur sont exposées dans le troisième couplet. Il a donc vécu un traumatisme qui l'a ensuite poursuivi.
Le quatrième couplet est une sorte de morale créée par le cerveau malade du narrateur, qui préfèrerait "sortir du lot", ne plus faire partie du groupe de suivants, même s'il doit pour cela se faire pendre.

2) La musique

a) le chant

Comme souvent chez Brel, Au suivant ! fait entendre l'évolution d'un personnage au sein d'une même chanson.
Couplet 1 : le narrateur présente la situation. Jacques Brel prend son temps, retarde quelques mots (ex: vingt ---ans, cent ----vingt). Au suivant ! Au suivant ! est en revanche bien marqué et bien rythmé. Une mélodie se dégage de ce premier couplet. On la retrouve dans le second couplet.
Couplet 2 : Brel chante déjà plus fort. Quand il évoque la tendresse, il prend son temps avant d'être rattrappé par Au suivant !. La voix de l'adjudant devient grotesque.
Couplet 3 : la mélodie entendue précédemment a disparu. Brel est au volume maximum dès le début de ce couplet. Quand il parle des femmes, il devient plus doux. Le Au suivant suit aussi cette pente.
Couplet 4 : c'est le délire du narrateur. Brel crie, mais on sent encore la fragilité dans sa voix. C'est un cri de désespoir, pas un cri de révolte.

b) l'accompagnement

L'arrangeur (le nom qu'on donne à la personne chargée d'écrire l'accompagnement d'une chanson) de Jacques Brel se nommait François Rauber. Sans lui, la musique de Brel ne serait probablement pas aussi belle : Rauber avait une science de l'orchestration très riche. Il savait planter un décor efficacement.
Pour cette chanson, il a choisi :

Introduction



Un clin d'œil est fait à l'armée dès l'introduction : on entend un jeu rythmique entre la caisse claire et la contrebasse + grosse caisse. La caisse claire évoque bien souvent les défilés militaires. Le rythme de caisse claire reproduit ci-dessous est joué tout au long de la chanson. On parle alors d'ostinato.
Une petite mélodie chromatique (se déplaçant par demi-tons) est entendue au xylophone. Les trompettes (évoquant également l'armée) terminent l'introduction.

Couplet 1



On entend les mêmes instruments que dans l'introduction.

Couplet 2



les violons entrent en jouant un contrechant dans les aigus. Ils jouent aussi une gamme ascendante puis dscendante.

Couplet 3



Les violons se taisent et laissent la place au saxophone, plus sensuel pour évoquer les femmes. La rythmique se fait plus présente grâce à l'ajout des trombones.

Couplet 4



C'est sans doute le plus riche de la chanson. Il commence par une envolée de tout l'ensemble. Les trombones doublent le motif joué par le xylophone, ce qui crée un effet d'écho.

Conclusion



La conclusion est très brève et reprend le motif de la trompette qui achevait chaque couplet, mais en l'inversant (le motif devient ascendant).

Pour le plaisir des yeux, voici une version de la chanson en concert.

IV] Dossier

Pour ton oral, tu peux télécharger des extraits musicaux en cliquant ici.