I] Que décrit la chanson ?

La chanson a été composée en 1975 par le chanteur belge Julos Beaucarne. Elle évoque la mort du guitariste et chanteur chilien Victor Jara suite au coup d'état perpétré par l'armée chilienne le 11 septembre 1973.
Julos Beaucarne se revendique comme anarchiste et écologiste. L'anarchie signifie le refus de toute autorité (comme le dit le slogan Ni Dieu, ni maître), et la confiance donnée aux hommes pour se gérer en paix. On peut le rapprocher pour cela du chanteur français Renaud.

1) Qui est Kissinger ?

Henry Kissinger est né en 1923 en Allemagne. D'origine juive, il quitte l'Allemagne en 1938 pour s'installer aux États-Unis. Il retourne en Europe pendant la guerre et devient interprète pour l'armée américaine.
Après la guerre, Kissinger fait ses études dans la prestigieuse université d'Harvard, obtient une maîtrise en 1952, puis un doctorat (diplôme permettant d'être professeur à l'unisversité) deux ans plus tard. Il devient professeur en science politique.
Il est ensuite nommé secrétaire d'état (équivalent américain du ministre des affaires étrangères) sous la présidence de Nixon.
Son travail de diplomate a abouti à des changements importants dans les relations entre les USA et la Chine communiste (nous sommes alors en pleine guerre froide) puisque le président Nixon fait un voyage en Chine en 1972. Il reçoit le prix Nobel de la paix en 1973 pour avoir particpé aux accords de Paris, accords prévoyant le départ des troupes américaines du Viêt-Nam.
Il est évoqué dans la chanson car les USA sont fortement suspectés d'avoir participé indirectement au putsch de l'armée chilienne le 11 septembre 1973.

2) Qui est Victor Jara ?

Victor Jara nait le 28 septembre 1932 près de Santiago (capitale du Chili). Après la mort de sa mère, il s'installe dans la capitale et débute des études artistiques. Avant la musique, c'est au théâtre qu'il se fait remarquer, en devenant directeur d'acteur. En 1966, il enregistre néanmoins son premier disque. Il suit alors deux carrières parallèles (musique et théâtre) jusqu'en 1970, date à laquelle il s'engage avec l'Unidad Popular, le parti politique de Salvador Allende. Il décide alors de se consacrer à la chanson, car il pense que chanter permet de s'adresser à tout le pays et de faire passer ainsi ses choix politiques.
Le 11 septembre 1973, il est arrêté. Il sera exécuté cinq jours plurs tard, le 16 septembre, après avoir été torturé.
Tu peux écouter la chanson intitulé El derecho de vivir en paz (le droit de vivre en paix). Composée en 1971, elle évoque la guerre du Viet-Nâm.






El derecho de vivir
poeta Ho Chi Minh,
que golpea de Vietnam
a toda la humanidad.
Ningún cañón borrará
el surco de tu arrozal.
El derecho de vivir en paz.

Indochina es el lugar
mas allá del ancho mar,
donde revientan la flor
con genocidio y napalm.
La luna es una explosión
que funde todo el clamor.
El derecho de vivir en paz.

Tío Ho, nuestra canción
es fuego de puro amor,
es palomo palomar
olivo de olivar.
Es el canto universal
cadena que hará triunfar,
el derecho de vivir en paz.

Le droit de vivre
Poète Ho Chi Minh,
Qui frappe du Vietnam
A toute l'humanité.
Aucun canon n'effacera
Le sillon de ta rizière.
Le droit de vivre en paix.

L'Indochine est l'endroit
Bien au-delà de la vaste mer,
Où l'on fait sauter la fleur
A coup de génocide et de napalm.
La lune est une explosion
Que fait sauter toute la clameur
Le droit de vivre en paix.

Tío Ho, notre chanson
Est un feu de pur amour,
C'est un pigeon de pigeonnier
Un olivier d'oliveraie.
C'est le chant universel
Chaîne qui fera triompher
Le droit de vivre en paix.


3) Que s'est-il passé au chili en 1973 ?

Le Chili est un pays d'Amérique du Sud. On le reconnait facilement sur une carte car il est "tout en longueur", coincé entre l'Océan Pacifique à l'Ouest et la Cordillère des Andes à l'Est. Sa Capitale est Santiago.
Dans les années 1960, le président chilien se nomme Eduardo Frei Montalva. Il applique un programme nommé Revolución en Libertad (la révolution dans la liberté) dont les deux principales actions sont un début de réforme agraire (réforme consistant à donner aux paysans la terre sur laquelle ils travaillent en la prenant à leur propriétaire) et quelques nationalisations partielles (nationaliser signifie rendre l'Etat propriétaire d'une entreprise). En 1970, un nouveau président est élu, qui se nomme Salvador Allende.
Celui-ci continue le programme de son prédecesseur et accentue les nationalisations. Les mines de cuivre (principale richesse du pays) sont ainsi nationalisées à 100% et donc confisquées aux entreprises américaines qui les géraient. Il nationalise également les banques. Ces actions politiques, qualifiées de socialistes voire de communistes, ont un impact d'abord positif sur le pays, la première année, puis le plongent peu à peu dans la crise : chute du PIB, pénuries, grèves. Les USA financent abondamment l'opposition à Allende, que ce soit les partis politiques ou encore la presse. Ils craignent qu'un pays communiste naisse en Amérique latine.
Le 11 septembre 1973, un coup d'état mené par l'armée chilienne et son général Augusto Pinochet renverse Salvador Allende. L'aviation bombarde le palais présidentiel dans lequel se trouve Salvador Allende. Lorsque l'assaut est donné, on retrouve le président de la république sans vie : il s'est donné la mort. Les militaires prennent alors le pouvoir (on parle de junte) et commencent par faire taire l'opposition : on brûle des livres "de gauche", la liberté de la presse est abolie, les syndicats et les partis politiques sont interdits.
La répression est féroce : les opposants sont emprisonnés dans les stades de football. Une grande partie est torturée, et certains sont assassinés. Ce sera le cas de Victor Jara. L’écrivain Miguel Cabezas, présent dans la foule, retrace les dernières secondes de vie de Víctor Jara :

" On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l’officier, une hache apparut. D’un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d’un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s’écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6000 détenus. L’officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d’un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l’on entendit sa voix qui nous interpellait : "On va faire plaisir au commandant." Levant ses mains dégoulinantes de sang, d’une voix angoissée, il commença à chanter l’hymne de l’Unité populaire, que tout le monde reprit en chœur. C’en était trop pour les militaires ; on tira une rafale, et Victor se plia en avant. D’autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort... "

La dictature chilienne s'achèvera en 1990.

II] La chanson





J'veux te raconter Kissinger
L'histoire d'un de mes amis
Son nom ne te dira rien
Il était chanteur au Chili

Ça se passait dans un grand stade
On avait amené une table
Mon ami qui s'appelait Jara
Fut amené tout près de là

On lui fit mettre la main gauche
Sur la table et un officier
D'un seul coup avec une hache
Les doigts de la gauche a tranché

D'un autre coup il sectionna
Les doigts de la dextre et Jara
Tomba tout song sang giclait
6000 prisonniers criaient

L'officier déposa la hache
Il s'appelait p't'être Kissinger
Il piétina Victor Jara
Chante dit-il tu es moins fier

Levant les mains vides des doigts
Qui pinçaient hier la guitare
Jara se releva doucement
"Faisons plaisir au commandant"

Il entonna l'hymne de l'U
De l'unité populaire
Repris par les 6000 voix
Des prisonniers de cet enfer

Une rafale de mitraillette
Abattit alors mon ami
Celui qui a pointé son arme
S'appelait peut-être Kissinger

Cette histoire que j'ai racontée
Kissinger ne se passait pas
En 42 mais hier
En septembre septante trois

1) Une grande simplicité musicale

La chanson tourne sur deux accords uniquement : la majeur et mi7.


La forme est strophique : il n'y a aucun refrain et les strophes se suivent. Entre chaque strophe, on entend une courte ritournelle jouée à la guitare. Une ritournelle est un court élément mélodique qui revient fréquemment dans une œuvre musicale.
Julos Beaucarne chante de manière neutre : on n'entend pas de variations de timbre ou de nuance dans sa voix. En fait, il est très près du langage parlé. Seul le passage dans lequel il dit "Il entonna l'hymne de l'U" est accentué : le rythme pointé (l'hy ---- mne de l'U----) et les notes tenues sur l'hy et l'U rendent l'aspect solennel et émouvant de ce qu'il décrit.
L'instrumentation est également minimaliste : en plus du chant, on entend une guitare acoustique, une basse et un piano, qui entrent dans le second couplet. La basse ne joue que les deux notes fondamentales des deux accords de la chanson (la et mi). Un jeu rythmique s'installe entre la basse et le piano. Au début de chaque mesure (à 4 temps), la basse joue sur le premier temps, et le piano plaque l'accord immédiatement après.
La dernière strophe ne fait entendre que la basse.

2) Une description précise des faits

Julos Beaucarne n'utilise pas de raccourcis : il décrit précisément et sans emphase l'évènement. Le texte ne comporte pas de rime, ni de nombre de pieds égal. On pourrait le comparer à du journalisme.
La première est la dernière strophe s'adresse directement à Kisinger en le tutoyant. Elles servent d'introduction et de conclusion à la chanson. Ce sont d'ailleurs les seules ne contenant ni basse ni piano.
Julos Beaucarne souhaite sortir Kissinger de son bureau cossu, et lui montrer les conséquences directes de certaines de ses décisions ; c'est pour cela qu'il présente la vérité toute nue, de manière crue :
  • avec une hache les doigts de la gauche a tranché
  • il sectionna les doigts de la dextre
  • tout son sang giglait
  • levant les mains vides des doigts
  • une rafale de mitraillette
Malgré tout, on trouve ça et là quelques tournures poétiques comme l'inversion les doigts de la gauche a tranché, la citation non introduite "Faisons plaisir au commandant".
Le dernier couplet rappelle que des abominations comme celle-ci existe encore de nos jours : la chanson a été écrite deux ans après les faits.

Dans la chanson Hexagone (1975 également) que nous avons chantée en classe, Renaud évoque également ce coup d'état au mois de septembre :

Lorsqu'en septembre on assassine,
Un peuple et une liberté,
Au coeur de l'Amérique latine,
Ils sont pas nombreux à gueuler,
Un ambassadeur se ramène,
Bras ouverts il est accueilli,
Le fascisme c'est la gangrène
À Santiago comme à Paris.


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